François Dubet, Editions du Seuil, 2025
Dans cet essai, le sociologue François Dubet analyse les différentes formes du mépris, cette émotion collective qui est « dans l’air du temps ». On n’est plus du tout dans le mépris de classe qui a pu exister dans « les sociétés de Dickens, Zola ou Hugo », mais dans un mépris diffus qui « nourrit le ressentiment et fractionne une société dans laquelle chacun finit par être méprisé et être méprisant ». Ce mépris est un facteur de déstabilisation de la démocratie et fait le lit des populismes : « les régimes autoritaires et les démagogues réchauffent sans cesse les passions les plus tristes ».
Je ne vais pas essayer de résumer un ouvrage foisonnant qui explore toutes les facettes de ce qui fait que l’on se sent aujourd’hui méprisé, mais simplement donner quelques pistes analysées par François Dubet.
Il y a d’abord les inégalités, ce qui fait que nous sommes « Tous inégaux, tous singuliers » pour reprendre le titre d’un précédent ouvrage de François Dubet. « La plupart des inégalités sociales et tous les attributs d’individus, qu’ils soient naturels ou sociaux sont tenus pour un facteur potentiel de discrimination » et donc d’occasions de se sentir méprisés.
Il y a des chutes symboliques pour les professions, comme les enseignants ou les soignants, qui voient s’effondrer « les systèmes symboliques qui leur donnaient une dignité indépendante des revenus ». Ce sentiment de chute affecte aussi « les représentations mêmes du commun » et notamment la communauté nationale, dont la « représentation imaginaire est aujourd’hui bousculée », facilitant la montée du repli identitaire.
« La société bonne est celle qui reconnaît les individus, leur singularité, leur créativité, leurs besoins : le mépris est ce qui interdit cette reconnaissance. Le mépris est la face sombre de l’accomplissement de la modernité postulant que l’individu doit être le sujet de sa propre vie ». On retrouve là l’idée développée par Michael Sandel dans la Tyrannie du Mérite : « je suis méprisable (et je me méprise parfois moi–même) parce que je ne suis pas à la hauteur de ma liberté », mais aussi parce que j’ai le sentiment diffus de subir l’histoire et le changement social.
Pour certains, le mépris ne vient pas de personnes, mais du système « Le mépris est l’expérience de la réification, de la transformation de soi en objets ».
Le mépris ne débouche pas sur des programmes ou des revendications : il se concrétise dans « des indignations, des ressentiments, un style et un climat politiques ». Ces indignations et ce ressentiment font le lit du populisme « qui s’efforce de construire le peuple contre ses ennemis, les castes, les élites, les puissants, les médias ».
« Le mépris n’engendre pas seulement le ruminement des indignations et des ressentiments, il alimente des actions collectives dominées par la colère et par la rage », actions qui ne contribuent en rien à atténuer le sentiment de mépris.
Dans sa conclusion, l’auteur pose la question de « comment le mépris peut prendre une forme politique et démocratique ». Mais il ne fait qu’évoquer des pistes de solution « Le sentiment d’être invisible et méprisé serait atténué s’il pouvait s’inscrire dans des formes de vie démocratiques multiples et élargies débordant le jeu des réseaux sociaux et des chaînes d’information qui finissent toujours par opposer l’arrogance de ceux qui savent au mépris de ceux qui ne sont rien.
Une analyse très fine de ce qu’est le mépris dans la société d’aujourd’hui et toutes ses ramifications, mais sans explorer vraiment les pistes pour sortir de cette situation de mépris qui « ronge notre démocratie ». Un essai très riche, mais dont j’ai eu parfois du mal à suivre le fil conducteur.