Essai sur le capitalisme de la finitude
Arnaud Orain, Éditions Flammarion, 2025
« Il n’y aura pas pour tout le monde », tel est la force motrice de ce que Arnaud Orain appelle le capitalisme de la finitude, un capitalisme qu’il définit comme « Une vaste entreprise navale et territoriale de monopolisation d’actifs – terre, mines, zones maritimes, personnes esclavagisées entrepôts, câbles sous-marins, satellites, données numériques – menée par des États nations et des compagnies privées afin de générer un revenu rentier hors du principe concurrentiel ». L’objectif d’Arnaud Orain, économiste et historien, est de nous montrer que ce mode de capitalisme ; qui a existé entre le 16ième et le 18ième siècle et de nouveau entre 1880 et 1945, réapparaît depuis 2010 : « le néolibéralisme est terminé », nous dit-il.
Pour l’auteur, le capitalisme de la finitude a trois grandes caractéristiques : « la fermeture et la privatisation des mers… la relégation au second plan voire l’éviction pure et simple des mécanismes du marché… la constitution d’empires formels ou informels par la prise de contrôle de firmes publiques et privées sur de larges espaces ». Pour illustrer chacune de ces caractéristiques, il multiplie les exemples pris dans les 3 périodes (16ième- 18ième siècle, 1880 – 1945, 2010 à nos jours).
La fermeture actuelle (mars 2026) du détroit d’Ormuz, illustre bien le sujet de la fermeture des océans. Ce que nous montre l’auteur, c’est que depuis que les occidentaux se sont lancés au 16ième siècle avec leurs galions pour explorer le monde, les océans n’ont été que rarement « libres ». Les différentes compagnies maritimes créées par les hollandais, les français, les anglais … se sont employées par la force à défendre leurs « prés carrés » d’océan où ils empêchaient les autres de commercer librement. Les seuls moments de « liberté des mers », c’est quand une grande puissance (aidée de ses alliés) « est en mesure de faire respecter sur tous les océans la circulation des navires marchands, les forces voulant s’y opposer étant immédiatement châtiées ». C’est ce que l’auteur appelle « l’hegemon naval » : celui-ci a été exercé par la Grande Bretagne au 19ième siècle et par les États-Unis depuis 1945. On voit aujourd’hui très clairement que les États-Unis sont de moins en moins capables – et ne le veulent plus vraiment – d’assurer tous seuls la circulation des marchandises de manière fluide, dans notre monde où « 80% des échanges mondiaux est assuré par voie maritime ». On voit donc réapparaître un commerce maritime militarisé qui existait entre le 16ième et le 18ième siècle (des convois de galions escortés par des navires de guerre), puis au début du 20ième siècle, ce qui signifie pour les grands États le développement d’une marine de guerre qui avait été un peu abandonnée.
Entre le 16e et 18e siècle, le capitalisme a fonctionné sans concurrence et sans marché libre. Le libéralisme économique qui s’est développé depuis 2 siècles, avait pour objectif théorique de voir la concurrence et les marchés libre « permettre l’enrichissement global des nations ». Rien de tel dans le capitalisme de la finitude qui « entend ouvertement gagner en appauvrissant son voisin ». Pour atteindre cet objectif, « Les élites contemporaines entendent restaurer les monopoles, les ententes, les droits de douane, l’autarcie et plus généralement le retour du politique en économie », abandonnant toute velléité de faire fonctionner les marchés libres. La concurrence, c’est l’ennemi du capitalisme de la finitude. Comme l’exprimait le fondateur de TSMC, le géant taïwanais de puces électroniques en 2022 : « La mondialisation et le libre échange sont morts et je ne pense pas qu’ils reviendront de sitôt ».
Troisième grande caractéristique : la souveraineté des marchands. Ce qui caractérise le capitalisme de la finitude, c’est une organisation logistique, un « système d’entrepôts » qui fait que la production est subordonnée au capital marchand. Le capitalisme des 17e et 18e siècles est ainsi caractérisé par la prépondérance des négociants, armateurs, compagnies… dont la grande affaire était le déplacement d’humains et de non humains sur le globe et donc d’occuper le monde par un vaste maillage d’entrepôts. C’est un peu moins vrai pendant la période 1880- 1945, mais ce « système d’entrepôts » est en train de revenir en force à travers les entrepôts d’Amazon ou le réseau Starlink d’Elon Musk. Ainsi certaines entreprises exercent une vraie souveraineté sur l’espace qu’il soit terrestre ou aérien.
Mais il ne suffit pas d’avoir accès au système de distribution et de commercialisation, il faut aussi avoir accès aux ressources. C’est le cas depuis le 16ième siècle à travers les colonies qui étaient parfois gérées par les entreprises privées par délégation des États. C’est en train de revenir car certains pays (les plus riches) ont besoin d’« hectares fantômes... Les terres cultivées dont il aurait besoin sur son territoire pour produire la même quantité de calories qu’il prélève ailleurs ». Historiquement, les pays européens utilisaient ainsi leurs colonies pour produire du sucre, du bois, du coton, des métaux... Avec l’accroissement des populations, la baisse des rendements agricoles et la consommation de protéines qui augmente, depuis une quinzaine d’années on constate ainsi une ruée vers la terre (land rush), ou un accaparement des terres (land grab) par des investisseurs de pays ayant besoin de ressources agricoles. On constate aussi qu’une « nouvelle ruée pour les métaux d’une ampleur sans précédent a commencé ».
Dans les années 90, les discours majoritaires nous parlait de la « fin de l’histoire » et de la « mondialisation heureuse ». Aujourd’hui on voit « ressurgir beaucoup d’anciens types d’impérialismes » organisés autour des ressources. En effet « La violence est le moyen le plus simple d’accéder aux ressources et aux hectares fantômes dont tout le monde a ou aura besoin, les métaux, les minerais, les plantes, la nourriture, l’eau potable ». Cela va être un défi majeur pour les pays pauvres en ressources comparativement à leurs besoins (les pays européens principalement).
Pour répondre à ce défi, Arnaud Orain conclut au besoin de faire appel à ce que Pierre Charbonnier appelle « l’écologie de guerre », « affaiblir un adversaire géostratégique non plus en projetant des forces armées pour obtenir avant lui ou contre lui des ressources, mais en s’en passant ». Autrement dit construire une transition qui permette de « multiplier les sources autochtones d’énergie et la production domestique des principaux éléments nécessaires à une économie autonome ».
En s’appuyant sur une perspective historique, l’auteur nous livre un essai passionnant, très riche en exemples concrets qui donne « une clé de lecture du grand combat idéologique que nous aurons à livrer à partir de maintenant. Le capitalisme de la finitude invite en effet au retour d’une approche économique qui confine à la physique ancienne des quatre éléments : L’eau (les océans), la terre (les sols et les sous-sols), l’air (l’espace et le cyber), le feu (la guerre).
Au moment où l’on parle souvent d’immatériel, un rappel salutaire de la composante terriblement matérielle de notre vie et donc de notre économie.