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LE DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE

Étienne La Boetie, Hachette Éducation, 2025

C’est de voir ma petite-fille le travailler pour son bac de français qui m’a donné envie de découvrir ce texte dont j’avais beaucoup entendu parler. Et je n’ai pas été déçu. D’abord parce que c’est un texte très érudit qui nous fait revisiter l’Antiquité grecque et romaine dans lesquelles Étienne La Boetie (1530- 1563) puise de nombreux exemples pour appuyer son discours. Ensuite parce que dans le contexte historique de l’époque (régime monarchique de droit divin et guerres de religions), c’est un texte assez provocateur. Enfin, et c’est là le plus important, c’est un texte de portée universelle.

Même s’il est dit dans les commentaires historiques qu’Étienne de La Boetie est resté toute sa courte vie fidèle à la monarchie, certains des éléments de sa description des tyrans peuvent être vus comme des attaques contre la personne du roi. A noter que le texte n’a été publié que plus de 10 ans après sa mort d’abord dans un recueil protestant, puis en édition posthume en 1577.

La thèse que défend l’auteur, c’est que face à des tyrans, les hommes pourraient s’affranchir de la servitude et qu’ils ne le font pas « C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être esclave ou d’être libre, quitte sa liberté et prend le joug, qui consent à son mal ou plutôt le pourchasse ». C’est ce que l’auteur appelle la servitude volontaire.Il analyse les causes de ce comportement « la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude », mais aussi les techniques utilisées par les tyrans pour imposer cette servitude (la lubricité, la boisson, les fêtes…) qui peuvent aller jusqu’à l’utilisation de la religion. « Les tyrans, soucieux de renforcer leur pouvoir, se sont toujours efforcés d’habituer le peuple non seulement l’obéissance et à la servitude, mais encore à la dévotion » – Écrire cela dans une monarchie de droit divin, c’est courageux.

Il décrit enfin la manière dont sont organisées les tyrannies, avec un tyran qui s’appuie beaucoup plus sur « quatre ou cinq hommes qui le maintiennent au pouvoir », que sur sa garde militaire. Ces « tyranneaux » développent eux même un réseau de gens à qui ils font bénéficier du système. Ce qui fait « qu’il se trouve enfin presque autant de gens à qui la tyrannie semble être profitable que de gens à qui la liberté serait agréable ».

Certes le texte a 500 ans et le style correspond à la rhétorique de l’époque (exorde, proposition, narration, confirmation, péroraison), mais cette idée de servitude volontaire est encore terriblement d’actualité. Aujourd’hui ne sommes-nous pas en état de servitude volontaire vis à vis des majors du numérique ? Et notre démocratie n’est-elle pas en train de dériver en choisissant comme dirigeants des personnes qui se comportent comme des tyrans ? Pour conclure, je retiendrai du texte d’Étienne La Boetie, cet encouragement à secouer le joug de la servitude pour redevenir libre : « Soyez donc résolus à ne plus rester en servitude et vous voilà libres ».