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L’ÉCONOMIE DE LA VIOLENCE

Matthieu Couttenier, Éditions Les léonides, 2025

« En 2024 une personne sur huit vit dans une zone affectée par des explosions, des affrontements armés ou des violences dirigées contre la population civile… La violence, désormais, n’est ni un phénomène marginal ni une exception. Elle dessine une réalité implacable celle du quotidien de centaines de millions de personnes et structure durablement les trajectoires politiques, économiques et sociales de nombreuses sociétés ». Convaincu de la valeur de l’analyse scientifique rigoureuse, Matthieu Couttenier, économiste, professeur à l’École Normale Supérieure de Lyon, explore dans cet ouvrage ce que les travaux des chercheurs « nous apprennent aujourd’hui sur les causes des conflits, sur leurs répercussions humaines et institutionnelles et sur les politiques mises en œuvre pour les prévenir, les contenir, ou pour en atténuer les ravages ».

La guerre est un phénomène paradoxal. Coûteuse en vie humaines et en ressources, elle n’est pas un choix rationnel par rapport à des accords négocies. Il y a donc d’autres mécanismes que l’analyse purement rationnelle qui expliquent les guerres. D’abord les guerres bénéficient aux élites sans qu’elles aient à en supporter les coûts, or ce sont les élites qui décident des guerres. Ensuite les protagonistes ont souvent une mauvaise appréciation des rapports de force et il y a souvent un problème de confiance entre eux. Parfois, comme dans la guerre en Ukraine, il y a clairement une composante idéologique impérialiste. Enfin la richesse peut conduire à en vouloir toujours plus, alors que la pauvreté peut conduire à voir la guerre comme seule issue pour améliorer sa condition.

Cette analyse préalable étant faite l’auteur se plonge dans les données qui permettent d’expliquer le déclenchement des conflits. La pauvreté notamment liée à l’augmentation des prix agricoles est clairement un facteur de conflits. « Les chocs agricoles ont joué de manière aussi discrète qu’effroyablement déterminante un rôle central dans l’émergence de nombreux conflits civils au cours du 20e siècle« . Si les ressources agricoles et l’accès à des terres fertiles en font partie, ce sont globalement les ressources (pétrole, métaux, diamants…) qui sont des éléments déterminants de nombreux conflits. « Dans les guerres modernes comme dans les anciennes les ressources naturelles restent l’un des nerfs essentiels et souvent un des moteurs avoués ou inavouables de la conflictualité ».

A ces éléments se rajoutent les enjeux écologiques et en particulier le changement climatique « L’augmentation de la fréquence et l’intensité des événements extrêmes agissent comme un facteur de déstabilisation massive, en fragilisant les systèmes socio-économiques, en exacerbant les inégalités et en attisant les tensions, là où les ressources déjà limitées deviennent vitales ».

Même s’il est conscient que les éléments de l’analyse économique sont insuffisants pour donner une mesure aux souffrances des populations et aux déstabilisations des sociétés, dans une deuxième partie l’auteur s’attache à « décrire de manière rigoureuse les effets macroéconomiques et microéconomiques des conflits civils ».  En matière macroéconomique, l’auteur donne quelques chiffres impressionnants sur les impacts de conflits comme la guerre en Ukraine ou la guerre à Gaza. Mais il s’intéresse surtout à l’impact microéconomique, au niveau des individus. D’abord les enfants, car comme le dit l’UNICEF « les enfants ont toujours été les premières victimes de la guerre », mais aussi les femmes soumises à des violences sexuelles. « Loin d’être le simple produit de la brutalité du conflit, la violence sexuelle peut ainsi répondre à des logiques de conquête économique, de domination territoriale et de terreur organisée ». Pour les populations civiles, cela veut souvent dire quitter son territoire. Des statistiques du Haut-commissariat aux Réfugiés, indiquent que pour les petites guerres (moins de 1000 morts par an au combat), ce sont en moyenne 500 000 personnes déplacées. Et 10 ans après, 15% ne sont pas revenues.Même s’il n’est pas toujours facile d’en évaluer l’impact, l’auteur s’emploie à recenser les études qui montrent que « L’impact des conflits dépasse le champ immédiat de la violence physique pour s’inscrire dans une dynamique de dégradation globale et persistante du bien être individuel et collectif ». Ce qui conduit souvent à un repli identitaire et perte de confiance d’un côté mais aussi des comportements pro-sociaux : « les individus ayant été exposés à la guerre tendent à adopter, dans l’après conflit, des comportements plus coopératifs » et s’engager plus en politique.
Les entreprises, elles aussi subissent les impacts des conflits, tant celles qui sont dans les zones de conflit que celles dont l’approvisionnement vient des zones de conflit. « Les conflits, même de faible intensité, désorganisent en profondeur l’activité des entreprises, perturbent les marchés du travail et altèrent durablement les dynamiques d’investissement« . Mais toutes les entreprises ne perdent pas. Il y a les gagnantes assumées que sont les industries de l’armement, mais aussi parfois les acteurs de l’énergie. Il y a les gagnants involontaires, ceux qui se sont trouvés au bon endroit au bon moment. Enfin il y a les entreprises qui « souvent dans la plus grande discrétion, pour l’écrasante majorité en toute illégalité, établissent des liens avec des groupes armés avec pour but explicite de préserver leur activité productive ».

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux politiques publiques pour la paix : « Un panorama aussi rigoureux que possible des réussites, des limites et parfois des échecs de ces politiques à la lumière des enseignements de la recherche académique ».

L’efficacité des médiations est très dépendante du contexte « de l’adéquation entre les instruments mobilisés, le positionnement du médiateur, le degré de confiance qu’il inspire et la nature même du conflit qu’il s’agit de résoudre ». La parole publique a un impact non négligeable. Plusieurs exemples cités par l’auteur, dont les discours du pape, montrent « la capacité d’une parole politique à précéder et favoriser un changement diplomatique concret ». L’intervention militaire avec des « soldats de la paix » a des résultats plus mitigés, tout comme les sanctions envers les belligérants qui peuvent revenir en boomerang sur les pays exerçant des sanctions. Pour ce qui est de l’aide au développement, « la littérature scientifique n’est à ce jour pas parvenue à trancher entre les deux effets opposés, de pression ou d’attraction, pour déterminer l’impact réel de l’aide sur la conflictualité ».

Pour diminuer cette conflictualité, il faut travailler en amont avec des politiques sociales et d’éducation, et en aval avec des solutions pour réintégrer dans la société les combattants après le conflit. De plus, même si cela n’est pas évident à faire, il faut imaginer des politiques publiques qui permettraient d’enrayer les flux financiers qui alimentent les groupes armés. Enfin, il ne faut pas négliger les médias qui ont un rôle central « tant comme déclencheurs ou catalyseurs de la violence, que comme instruments de coordination ou vecteur potentiel de réconciliation ».

En conclusion de ce balayage exhaustif et bien documenté des origines des conflits, de l’impact de ces conflits et des pistes de solutions pour y remédier, l’auteur plaide pour renforcer la recherche dans ce domaine car, « Mieux comprendre les dynamiques de la violence c’est offrir les moyens d’y mettre un terme et, peut-être, de redonner le droit de rêver à un monde pacifié ».

Un essai très réussi d’éclairer le sujet de la violence et des guerres par une approche économique.