David Graeber, Presses universitaires de Lyon, 2025
Le texte présenté dans ce petit ouvrage est la traduction en français d’un article de David Graeber paru en 2011 en anglais dans la revue Current Sociology. Dans cet article, David Graeber se propose d’« Appliquer les concepts assez techniques de la théorie de la valeur à une question politique très concrète et actuelle, à savoir l’étrange attrait qu’exerce le populisme de droite sur de larges pans de la classe ouvrière américaine ». Ce texte est d’autant plus intéressant qu’il a été écrit avant la première élection de Donald Trump et que la question que pose David Graeber est encore plus d’actualité aujourd’hui : pourquoi ces éléments (racisme, homophobie et fondamentalisme chrétien) sont devenus la motivation première du vote de tant d’électeurs, et ce alors même que cela revient pour eux à voter contre leurs propres intérêts économiques ?
La réponse tient dans la « distinction entre le domaine de la valeur et celui des valeurs, entre le marché et d’autres formes de vie ». Contrairement à ce que les théoriciens économiques veulent nous faire croire, l’humain n’est pas un homo economicus qui ne raisonne qu’en fonction de l’utilité : « il apparaît que la société américaine serait plutôt fondée sur une lutte pour l’accès au droit de se comporter de manière altruiste ». D’une manière globale nous dit David Graeber, « On aspire tous à mener une vie dans laquelle on peut se consacrer à quelque chose de plus grand que nous », en se tournant en priorité vers la qualité de vie de ses enfants.
Dans notre monde dominé par le marché, on voit donc s’opposer l’égoïsme – promu par le marché – et l’altruisme. A noter que ces deux concepts n’existaient pas dans les sociétés anciennes dans lesquelles existait une « économie du don ».
A partir de ce postulat, David Graeber fait une hypothèse sur le comportement des partis politiques : « La droite politique a toujours essayé d’accentuer cette division et donc de se programmer simultanément championne de l’égoïsme et de l’altruisme. La gauche a tenté de l’effacer ». Aux États Unis, le parti républicain est ainsi promoteur d’un libéralisme débridé et de la défense des libertés individuelles. En même temps, sa composante religieuse défend les valeurs traditionnelles et familiales ainsi que les bonnes œuvres. La gauche elle cherche à concevoir des systèmes économiques qui ne soient pas dictés par le profit et remplacer la charité privée par des systèmes de protection sociale.
Mais dans la société américaine d’aujourd’hui, la mobilité sociale n’existe plus et la classe ouvrière n’a plus d’espoir de se hisser au niveau des élites libérales : « Pour nombre de ses citoyens, l’Amérique ressemble de plus en plus à une société de castes et l’enseignement supérieur et les institutions qui s’y rattachent apparaissent moins comme un facteur possible de mobilité sociale, que comme le dispositif d’exclusion par excellence ».
L’action de la gauche américaine (les élites libérales) semble donc principalement tournée vers ses propres enfants, ce qui « a permis à la droite de se présenter paradoxalement comme la championne de la classe ouvrière ».
Un petit texte qui illustre une fois de plus la capacité de David Graeber de donner une consistance concrète à des considérations anthropologiques en les appliquant à la vie actuelle. Oui,
« La théorie anthropologique de la valeur peut encore apporter un éclairage utile sur la façon dont fonctionnent les systèmes sociaux contemporains ».
Le texte de David Graeber est complété par une présentation de Véronique Dutraive, professeur de l’Université de Lyon et par un complément de Nina Dubrowsky qui était la compagne de David Graeber jusqu’à son décès en 2020.