Eric Aeschimann, Éditions Les liens qui Libèrent, 2025
« En 2020, Bruno Latour avait fait rire les auditeurs de France Inter en observant que l’écologie réussissait l’exploit de paniquer les gens tout en les faisant bailler d’ennuis. Eh bien, ce n’est plus vrai : elle irrite, elle met en colère, elle déclenche des passions ». Avec comme sous-titre « l’écologie au défi des classes populaires », l’ouvrage d’Eric Aeschimann, journaliste écrivant sur l’écologie, écologiste convaincu lui-même, a pour objectif de tenter de comprendre « La poussée actuelle de l’écolo phobie, en analyser les causes sans dissimuler la part de responsabilité des écologistes et en tirer la leçon ».
Le premier chapitre concerne les mesures écologiques technocratiques qui ont été proposées ou mises en œuvre ces dernières années. L’auteur commence par les Zones à Faibles Émissions (ZFE), une démarche mal expliquée et injuste pour les plus pauvres qui a conduit à un fiasco. « On l’avait déjà vu avec la crise des gilets jaunes : le prix politique d’une mesure technocratique mal ajustée peut être terrible ». Il y a aussi des solutions écologiques qui ne sont pas « conviviales » au sens d’André Gorz ou Ivan Illich : c’est le cas de la pompe à chaleur. « Une technique dont nous ignorons tout, qui nous est entièrement étrangère comme une boîte noire sur laquelle vient buter notre perception du monde ». Il y a enfin la « tentation scientiste » de l’écologie, qui s’appuie sur la science pour affirmer de manière péremptoire ses solutions, renvoyant sans le vouloir « le message qu’en matière d’écologie, les non spécialistes, les incompétents n’ont pas le droit à la parole ». Pour finir sur une note positive, l’auteur nous raconte la prime « réhabilitation » mise en place à Lille pour soutenir les particuliers qui réalisent eux-mêmes l’isolation thermique de leur logement. Un cas intéressant d’empouvoirement des habitants.
Le deuxième chapitre s’intéresse aux « petits gestes ». Le chapitre commence par l’histoire du remplacement avec force publicité des bouteilles de verre consignées par des canettes en métal, suivie de l’encouragement, toujours avec force publicité à ne pas jeter les canettes. « D’un côté incontestablement les petits gestes sont bons pour la nature… et d’un autre côté cette même logique des petits gestes dévoile ici sa limite et son absurdité, ils servent à décharger les industriels de leurs responsabilités ». Le discours des petits gestes est un discours culpabilisant, qui renvoie à l’idée religieuse de péché originel. « Une parole de classe qui descend des gens éduqués vers le bon peuple… voilà le piège de l’écologie moralisatrice ». Or contrairement à ce que suggère certains neurobiologistes, « Il n’existe pas de désir spontané, naturel, génétique, de polluer » ; il faut plutôt regarder du côté du système capitaliste qui a construit le désir de consommer brique par brique à grand renfort de publicité.
Et que viennent faire les vipères dans tout ça ? A l’été 1976, une rumeur absurde a vu le jour : les écologistes organiseraient des lâchers de vipères par avion ou par hélicoptère. Partant d’une réalité, la loi de 1976 de protection des espèces menacées dont la vipère faisait partie, s’est construit un mythe qui traduisait l’angoisse d’une fraction de la population (en particulier le milieu paysan) face à des réglementations environnementales qu’elle ne comprenait pas ; « loin d’associer [le discours écologique] a un aspect positif, ils le perçoivent comme une menace ».
L’écologie est désormais un enjeu de confrontation sociale : « D’un côté la bourgeoisie intellectuelle fait de l’écologie un marqueur de classe, un art de vivre, un signe de distinction (alors même que son mode de vie est loin d’être écolo), de l’autre, en miroir, les classes populaires, dont le bilan carbone est moins élevé, perçoivent ces injonctions à moins consommer comme un jugement moral, une privation de plaisir voire une offense symbolique ». Si les classes populaires refusent les injonctions environnementales quand elles rentrent en conflit avec leurs budgets serrés ou leurs modes de vie, il en a d’autres qui refusent ces injonctions pour une tout autre raison. Ce sont les possédants pour qui « Tout ce qui restreint la possibilité de polluer, réduit la possibilité de faire des profits ». Profitant du rejet des classes populaires et utilisant tous les réseaux que leur donne leur pouvoir, ils mènent contre l’écologie une véritable campagne de diffamation.
Quand on analyse l’impact CO2 des uns et des autres, il y a certes une différence majeure entre les classes populaires et les plus riches, mais « obliger les milliardaires à adopter des modes de transport et des loisirs qui les ramènent au niveau des émissions de la moyenne des Français serait une satisfaction en termes de justice sociale mais ne constituerait qu’une petite partie du chemin à parcourir en termes de bilan carbone ». Il faut donc sortir de la réflexion autour du mode de vie et analyser les émissions de CO2 en termes de propriété et de pouvoir de décision. Cela conduit l’auteur à faire la proposition de « recoder l’écologie ». « Jusqu’ici l’écologie dominante d’inspiration technocratique et moralisatrice a interprété le monde en termes de comportements individuels et de modes de vie choisis. Désormais elle doit le considérer en termes de production économique et de système sociotechnique imposé c’est à dire en termes de pouvoir et de classe sociale. C’est à ce prix qu’elle deviendra une écologie égalitaire et émancipatrice ».
Cela conduit l’écologie à s’intéresser d’abord aux aspects sociaux : l’auteur fait ainsi le postulat que « si l’on admet qu’un supplément d’inégalité sociale entraîne plus de destruction de la nature alors on doit admettre qu’un supplément d’égalité sociale provoquera plus de protection de nature ».
Dans la dernière partie, l’auteur trace les grandes lignes d’un programme d’action pour les écologistes : « Plutôt que de faire pression sur l’État pour le contraindre à prendre des mesures technocratiques tout en s’adressant au grand public sur un registre moralisateur », il propose de « passer à une stratégie directe de conquête électorale du pouvoir », pour travailler à réduire l’influence du capitalisme et démarchandiser progressivement l’économie de façon à ce que l’écologie égalitaire cesse « d’apparaître aux classes populaires comme l’apanage de la bourgeoisie culturelle ».
Une analyse très pertinente du backlash écologique actuel et de la manière d’en sortir. Un ouvrage très documenté tant en exemples concrets qu’en références à des auteurs très divers tout en restant très facile à lire.