Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, Allary Éditions 2022
« C’est l’histoire d’un putsch progressif presque rampant sans effusion de sang mais qui de l’intérieur a changé la France. Depuis 20 ans les cabinets de conseil se sont installés au cœur de l’État ». Grands reporters au Nouvel l’Obs, Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre ont cherché à documenter précisément cette évolution qui voit l’État dépenser aujourd’hui entre 1 et 3 milliards d’euros chaque année auprès de cabinets conseils.
Les deux journalistes ont compulsé une masse de documents et rencontré une cinquantaine de personnes (hauts fonctionnaires, parlementaires, sociologues, consultants). Sous couvert d’anonymat pour la plupart, « tous nos interlocuteurs nous ont décrit comment la fonction publique a été dépouillée d’une partie de ses compétences – y compris dans les domaines régaliens comme la justice, la police ou l’armée – pour le plus grand bénéfice de sociétés privés le plus souvent américaines ».
Les différents chapitres illustrent cette infiltration des consultants. On y apprend que « Sans l’appui du cabinet américain Mac Kinsey le ministère de la santé aurait été incapable de lancer sa campagne de vaccination contre le coronavirus ». On découvre qu’en matière de numérique, l’État a perdu le contrôle, ce qui aboutit à des fiascos comme le Système d’information et de gestion des ressources humaines du ministère de l’éducation nationale (SIRHEN) qui a dû être abandonné après 10 ans et 350 millions d’euros payés à des consultants informatiques. L’hôpital n’échappe pas à l’infiltration des consultants qui appliquent le « lean management » aux services hospitaliers. Au ministère de la Défense, l’argent coule à flot pour les entreprises de conseil qui accueillent dans leurs rangs les hauts gradés en fin de carrière. Au ministère de la justice, ce sont des consultants qui sont chargés de faire évoluer la formation des magistrats et de les aider à communiquer. Malgré les recommandations de la Cour des Comptes, « Bercy continue de s’appuyer allègrement sur les cabinets de conseil ».
Et pour parfaire leur infiltration, les cabinets conseils s’installent dans les grandes écoles et dans les think tank. Et aujourd’hui à l’Élysée « Emmanuel Macron, c’est l’idole des consultants ! Tout simplement, parce qu’il est comme eux » analyse Alain Minc.
Au terme de ce panorama très complet, les auteurs concluent : « Il ne s’agit pas de bouter hors de l’État jusqu’au dernier des consultants. La priorité consiste à stopper un processus de privatisation larvée afin de bâtir un futur commun. Ministres et hauts fonctionnaires doivent en urgence sur désintoxiquer du consulting, réapprendre à penser par eux-mêmes et cesser d’être les faire valoir des grands cabinets américains ». Un essai salutaire sur la prise de pouvoir idéologique des consultants, qui promeuvent bien sur la logique de marché, dans tous les domaines de l’État.