Les ultra-riches face à la crise climatique
Édouard Morena, Éditions La Découverte, 2023
Face au changement climatique, certains des plus riches se replient dans des bunkers de luxe. Mais le plus grand nombre privilégie « l’engagement et en particulier l’orientation des politiques climatiques, pour à la fois atténuer la menace que fait peser la crise climatique sur leurs actifs et transformer l’atténuation de cette menace en une nouvelle source de profit ». Édouard Morena, maître de conférences en sciences politiques, a mené l’enquête sur les différentes formes d’action de cette « jet-set » climatique pour promouvoir un capitalisme vert qui protège leurs intérêts.
Il y a plus de 20 ans, « Un collectif plutôt restreint d’individus fortunés s’est mobilisé et structuré pour peser sur le débat climatique en vue de la conférence de Copenhague sur le climat de 2009 (COP15). N’hésitant pas à se présenter comme « les seuls capables de nous guider vers un monde bas carbone », ces businessmen avaient comme objectif de normaliser leur présence au sein du débat climatique.
Une fois bien installés dans la place , ils ont travaillé à mobiliser « une multitude d’acteurs autour d’une seule et même idée : ce sont les mécanismes du marché fondés sur la marchandisation de la nature qui sauveront le climat ». C’est ainsi qu’est apparu le mécanisme REED (réduction des émissions provenant de la déforestation et de la dégradation des forêts) qui a permis aux plus riches d’investir dans des forêts. Les profits liés au marché carbone sont arrivés rapidement. « Les réductions d’émissions, elles, se font attendre ».
Comme l’ont bien illustré Matthieu Aron et Caroline Michel Aguirre dans « Les infiltrés », les grands cabinets de conseil ont acquis depuis plus de 20 ans une influence majeure sur les politiques publiques. Édouard Morena consacre un chapitre au plus grand d’entre eux, Mac Kinsey qui, chiffres et PowerPoint à l’appui, « a diffusé l’idée que la décarbonation de nos sociétés n’était pas seulement nécessaire du point de vue environnemental, mais souhaitable du point de vue économique et que les entreprises et les investisseurs privés étaient les mieux à même de porter cette transition ».
Pour normaliser le capitalisme vert, il faut au mieux emporter l’adhésion, au minimum contrôler le discours des médias, des scientifiques, des ONG… « L’heure des communicants et des experts en relations publiques était arrivée ». Dans le chapitre « make our blabla great again », l’auteur décrit comment les communicants produisent des « récits enchanteurs », des « signaux », du « momentum », pour inciter les politiques, les entreprises et les consommateurs à s’engager sur la voie d’une transition bas carbone… qui bénéficie aux plus riches.
La dernière étape, c’est la récupération des activistes climatiques, comme l’illustre la présence de Greta Thunberg à Davos en 2020. Comme le dit l’activiste Nathan Thanki, cité par l’auteur « On pense parfois que l’on est en train de dire la vérité aux puissants, alors qu’en réalité on est en train de parler à un événement organisé par ceux au pouvoir et pour les maintenir en place ».
A travers cet ouvrage très documenté, l’auteur nous rend très concret cet effort concerté de prise en main du débat climatique par les élites et le « travail de façonnage à grand renfort de consultants de communicants et d’experts en tout genre des institutions et processus internationaux censés tracer la voie à suivre en matière de politique climatique ».
Et il ne faut pas se laisser leurrer par le rapprochement des plus riches avec les activistes climatiques, qui se traduit parfois par des financements importants. Il s’agit d’une « classe qui a compris que, compte tenu des risques économiques, politiques et sociaux que fait peser la crise climatique sur son patrimoine et son pouvoir, elle a intérêt à agir » etimposer les solutions en matière d’actions climatiques qui correspondent à leurs intérêts.
La conclusion de l’auteur rejoint celle de Jean Baptiste Gomby dans « Écolo, mais pas trop », ou de Bruno Latour dans « une nouvelle classe écologique ». « Les faits sont têtus. Ce sont les riches qui détruisent la planète » et il faut donc refuser le discours qu’ils nous imposent et « pointer du doigt leur responsabilité dans la crise climatique et sa non résolution » pour rassembler au-delà du seul mouvement climat. « Fin du monde. Fin du mois. Fin des ultra-riches. Même combat. ». Un essai percutant et éclairant, très facile à lire.