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MOINS!

La décroissance est une philosophie

Kohei Sato, éditions du seuil, 2024

Kohei Sato est un philosophe d’origine japonaise qui a fait son doctorat en Allemagne et a beaucoup travaillé sur les écrits de Karl Marx. S’appuyant sur des écrits de vieillesse de Marx et sur la radicalité de sa critique du capitalisme, il nous décrit un marxisme « vert », un « communisme de la décroissance » de nature à combattre le désastre social et écologique en cours. « J’ai l’intention de « déterrer » et de développer les aspects totalement nouveaux de la pensée de Marx qui sont restés en sommeil pendant près de 150 ans, pour libérer nos imaginations et contribuer, je l’espère, à créer une société meilleure à l’ère de la crise climatique« .

Pour Marx, la religion était l’opium du peuple. Pour Kohei Sato, ce sont les Objectifs du Développement Durable qui sont l’opium du peuple. « Les ODD servent juste d’alibi pour détourner notre attention de la crise qui se déroule sous nos yeux« . Dès l’introduction de l’ouvrage, le ton est donné : les solutions proposées seront beaucoup plus radicales qu’espérer atteindre des ODD – qui en pratique n’ont jamais été atteints.  

Le premier constat, c’est que nous sommes dans un monde ou « Le centre – les pays occidentaux – a pillé les ressources de la périphérie – les pays du sud global – au nom de la croissance économique tout en imposant la périphérie des coûts et les charges que le développement économique dissimule ». Autrement dit les pays développés ont externalisé « l’impact environnemental vers des personnes ou vers un environnement naturel « quelque part au loin », sans vouloir payer les coûts réels de ce déplacement. C’est ce que l’auteur appelle « l’impérialisme écologique ». A côté de ce déplacement géographique, il y a le déplacement technologique – la technologie va nous sauver – et le déplacement temporel – après nous le déluge -. Bref on a déplacé le problème écologique, mais il est bien là. « Quelles sont alors les mesures audacieuses que nous pouvons réellement adopter ? ».

L’auteur fait un sort au keynésianisme climatique (la croissance verte), qui parie sur le découplage, la dématérialisation de l’économie et la technologie pour maintenir la croissance. « Refuser ainsi de regarder la vérité en face c’est renforcer encore le mode de vie impérial et faire naître encore plus d’exploitation et d’oppression à la périphérie. Nous ne pouvons pas continuer longtemps comme ça sans un jour proche en payer les conséquences ».

Alors la décroissance, mais quelle décroissance ?

Dans le cadre du capitalisme cela semble impossible : « Souhaiter maintenir le capitalisme tout en éliminant sa caractéristique fondamentale qu’est la croissance économique basée sur l’extraction des profits, c’est un peu comme réaliser la quadrature du cercle. C’est un fantasme rien de plus ».

La crise environnementale de l’anthropocène nous amène donc à envisager un avenir post capitaliste.Et c’est là que l’auteur revient à Marx : il consacre un chapitre à la pensée de Marx et à son évolution au cours du temps. On voit ainsi le Marx du Capital, très productiviste et plaidant pour une appropriation des moyens de production par les travailleurs, évoluer pour prendre en compte les enjeux de l’écologie, abandonner l’eurocentrisme, étudier les sociétés communales pour arriver à la conclusion « la durabilité et l’égalité qui repose sur une économie stationnaire constitue une résistance au capital et forme les fondations d’une société future« . Marx en arrive ainsi au concept de « communisme de la décroissance » que l’auteur va s’employer à développer dans la seconde partie de l’ouvrage.

Il commence par détailler le fait que le principe du capitalisme, c’est de créer la rareté , là où la gestion des communs (le communisme) génère l’abondance : « L’accumulation primitive du capital a ainsi démantelé les communs abondants et a créé une rareté artificielle ». De même la fortune privée réduit la richesse publique. Il faut bien faire la distinction entre la valeur d’usage (ce qui améliore réellement la vie des gens) et la valeur monétaire qui mesure la propriété. Tout l’enjeu du capitalisme a été de marchandiser des communs qui avaient une valeur d’usage (mais pas de prix), pour leur donner une valeur de marché. Ce qui conduit à ce que les travailleurs modernes sont « des esclaves« , que la dette devient un moyen de pouvoir et que les capitalistes peuvent tirer des bénéfices des désastres, comme cela a été le cas lors de la pandémie de COVID : « L’accroissement de la rareté aux frais de la valeur d’usage ne fait qu’accroître la richesse privée ».

« Mettons fin au capitalisme et restaurons l’abondance radicale. A l’horizon c’est la liberté qui nous attend ». A ceux qui pourraient lui opposer que le communisme a pour l’instant plutôt correspondu à une « liberté sacrifiée pour l’égalité », l’auteur répond par le besoin d’auto limitation face à la finitude du monde. Auto limitation qu’il est difficile d’obtenir,  « parce que nous vivons sous cette tyrannie du capital qui nous pousse à une consommation effrénée« . L’auto limitation est donc  » Un acte révolutionnaire, un acte de résistance au capitalisme« .

L’auteur décrit ensuite ce qu’il appelle les piliers du communisme de décroissance : le passage à une économie de la valeur d’usage « Au lieu de chercher à augmenter le PIB l’action émise sur la satisfaction des besoins fondamentaux des personnes » ; la réduction du temps de travail,  en éliminant tous les « bullshit jobs » ; l’abolition de la division standardisée du travail « Modifier l’objet du travail et de réduire le stress pour humaniser nos vies » et ainsi éviter de se précipiter dans le consumérisme ; la démocratisation du processus de production la « propriété sociale des moyens de production » ; et la mise en valeur des services essentiels, ce que l’on peut traduire par : valoriser les premiers de corvée – souvent les métiers du soin – plutôt que les premiers de cordée.

Kohei Sato finit le livre « en étudiant un certain nombre d’innovations urbaines au regard du Marx des dernières années… grâce à ce nouveau regard le monde va nous sembler bien différent de ce qu’il était avant ». Il s’appuie en particulier sur le cas de Barcelone.

L’analyse que fait l’auteur de la pensée de Marx vieillissant est très convaincante : reste toutefois la question de comment faire bouger le système capitaliste. Dans sa conclusion, Kohei Sato nous rappelle les recherches d’Erica Chenoweth qui a déterminé qu’il suffit que « 3,5% d’une population s’engage dans un mouvement de revendication non violent avec conviction pour que la société en question connaisse des changements ». Et il nous encourage à prendre la décision d’être dans ces 3,5% qui changeront le monde. Un ouvrage très facile à lire dans lequel l’auteur a su traduire de manière simple des réflexions philosophiques dans le but de nous « convaincre que le communisme de décroissance est le seul choix qui nous reste pour faire naître une société durable et juste qui permettra à l’humanité de surmonter la crise environnementale ». C’est aussi une belle occasion de découvrir la pensée de Marx et de son évolution après la publication du Capital.