Manifeste pour une démarchandisation
Boris Vallaud, Éditions du seuil, 2026
« Cet ouvrage propose de regrouper nos forces autour d’une idée forte et tranchante, qui emporte l’adhésion populaire par la simplicité de son évidence, d’une aspiration derrière laquelle se rassemblait, d’un mot d’ordre mobilisateur : la démarchandisation ». Certes en période pré-électorale, Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, avance des idées pour 2027. Mais son ouvrage n’est pas un programme électoral. C’est une réflexion bien étayée sur l’invasion de nos vies par la société de marché et un appel à un sursaut démocratique pour résister à cette invasion.
En 1981, dans « la grande transformation », Carl Polanyi analysait le « désencastrement » de l’économie du social, « c’est à dire le moment où la production et les échanges cessent d’être régulés par des besoins humains pour devenir objet de spéculation sans limites, ou des pans entiers de l’existence sont progressivement transformés en marchandises », autrement dit le moment où le marché tend à devenir « la matrice de notre existence ». Dans la première partie de son ouvrage, Boris Vallaud décrit avec des exemples très concrets cette marchandisation de notre vie : l’eau, la terre, l’énergie, la santé, la petite enfance, la vieillesse, la mort, l’école, le temps libre.
« Le marché total n’a rien d’une fatalité Il n’est pas né d’un projet de progrès inéluctable mais de quelques choix politiques et de beaucoup de renoncements… Si nous voulons préserver la démocratie et reprendre la marche en avant du progrès, il ne suffit plus de décrire ce qui la menace, il nous faut désormais décider de ce qui peut encore la sauver ».
L’auteur revient alors aux bases historiques de la pensée socialiste : « Tout ne peut pas être livré au marché sans que la vie humaine elle-même en soit abîmée », pensée qui s’est enrichie pendant deux siècles avec Marx, Saint Simon, Ivan Illich, André Gorz… « Les socialistes ont construit les institutions capables de protéger du marketing, les écologistes ont montré que l’autonomie suppose de maîtriser nos besoins et nos outils, mais ils n’ont pas remporté la bataille culturelle face au marché ».
Malheureusement la régulation par l’État ne suffit pas, d’autant que l’État est infiltré par la logique de marché. Malgré tout, il existe des exemples qui montrent la voie, comme la ville de Vienne qui est un paradis pour les locataires, la gestion de l’eau qui est reprise en main par les collectivités locales, le développement de l’économie sociale et solidaire ou les services publics funéraires.
« Le moment est venu pour nos sociétés de se retourner sur elles-mêmes et de décider ce qu’elles souhaitent protéger de la loi du plus fort, de l’appétit de l’arbitraire du prix ». L’objet de la troisième partie est de tracer des pistes de solutions autour de quelques grands principes. « Dès que le marché créé de la vulnérabilité, il doit être stoppé ». « Une société peut décider de soustraire certains biens à la propriété exclusive et la logique lucrative afin d’en garantir l’usage collectif ». « La propriété privée est un droit mais un droit subordonné au bien commun. ».
La fin de l’ouvrage est consacrée à des propositions très concrètes allant dans le sens d’une démarchandisation pour « reprendre ce qui nous appartient » : encadrement des loyers, lutte contre l’artificialisation des sols, fiscalité renforcée sur les superprofits et les rentes, protection des données personnelles, opérateur public unique pour gérer routes nationales et autoroutes, offre non lucrative de places en crèche, renforcement de l’hôpital public, lois sur l’hygiène numérique, référendum d’initiative citoyenne, codétermination dans les entreprises, soutien à l’économie sociale et solidaire, etc. Un ouvrage qui fait un appel très pertinent à une réappropriation démocratique de la vie sociale « Ce projet affirme une chose simple et décisive : ce qui fait tenir une société – le soin, le temps, l’attention, le travail, la nature, les savoirs, les territoires – doit relever d’un choix politique collectif et non d’un marché sans visage et sans contrôle ».