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LA VILLE STATIONNAIRE, COMMENT METTRE FIN À L’ÉTALEMENT URBAIN.

Philippe Bihouix, Sophie Jeantet,

Clémence de Selva, Actes Sud 2022

 

"Tout le monde est d’accord sur le constat : la croissance urbaine tirée par les évolutions démographiques, mais aussi les recompositions sociales et économiques, est largement insoutenable ". Souhaitant aller au-delà du simple constat, les 3 auteurs, un ingénieur spécialiste des ressources, une architecte urbaniste et une architecte nous proposent une analyse fouillée de la situation, une déconstruction de certaines fausses idées et des pistes de solution.
On parle beaucoup de densification de la ville comme une solution pour diminuer son impact écologique. Dans le chapitre 1, les auteurs affirment que « consommatrices au niveau mondial des deux tiers de l’énergie et consécutivement émettrices de 70 % du CO2 », les villes, même densifiées, ne sont pas écologiques.
Non seulement, elles ne sont pas écologiques, mais la concentration humaine les rend potentiellement plus vulnérables à des crises (sanitaires, climatiques, énergétiques…) – chapitre 2. Mais nous dira-t-on, il suffit de mettre en œuvre la "smart city". Le chapitre 3 nous explique pourquoi "c’est malheureux (ou rassurant…), mais on ne résoudra pas l’équation climatique grâce à la smart city".

"Reconnaissons, avant d’en critiquer les faiblesses peut-être, que la démarche d’orientation vers la construction durable est tout à fait louable et indispensable". Le chapitre 4 nous donne à voir toutes les démarches d’écoconstruction en cours, tout en soulignant les limites, ne serait-ce que le manque de disponibilité des ressources si tous nos bâtiments devenaient biosourcés.
Il faut donc chercher à construire la résilience des villes. "La résilience territoriale semble être devenue le nouveau mantra des politiques publiques, balayant, à la vitesse d’un variant agressif, un développement durable dont plus personne n’ose trop parler". Le chapitre 5 explore toutes les facettes du concept de résilience. "A l’opposé de solutions techniques (et consensuelles), la recherche d’une vraie résilience impliquerait un processus de réforme profonde de nos modes de vie, de nos institutions et de notre fonctionnement économique".


La conclusion de ces 5 premiers chapitres est sans appel : "Les chances pour que nos métropoles, continuent d’ici 2050 et au-delà , à croitre gentiment et à se développer économiquement, certes sous une forme plus contrôlée, plus sympathique pour la planète, avec de la densification ciblée et acceptable, de l’écoconstruction, tout en devenant "intelligentes", résilientes, agréables à vivre et neutres en carbone et en consommation d’espaces naturels et agricoles (éventuellement en s’aidant de quelques compensations ailleurs) sont plutôt …ténues ». Il faut clairement changer de paradigme.

Les auteurs font alors appel au concept de stationnarité, un concept développé au 19e siècle par John Stuart Mill, « un des rares économistes classiques à avoir considéré l’état stationnaire comme à la fois atteignable et positif ».
La loi a donné un objectif qui va dans le bon sens, la Zéro Artificialisation Nette (chapitre 6). Mais l’expérience décevante des séquences ERC (Eviter Réduire Compenser) appliquées à la biodiversité, font plaider non pas pour une ZAN, mais une Zéro Artificialisation Brute ( ZAB), ce qui obligerait à remettre en cause les "besoins" en construction (chapitre 7).
Dans les chapitres suivants, les auteurs explorent les pistes pour aller vers une ville stationnaire, "un chantier intellectuel et opérationnel immense qui réclamera une remise en cause profonde de tous les acteurs de la ville". Car il faudra construire moins, accueillir mieux (chapitre 8) et redistribuer à toutes les échelles (chapitre 9). "Désormais, les métropoles ne doivent plus attirer et grandir, mais essaimer".
En conclusion, les auteurs nous invitent à ne pas créer "de nouvelles utopies urbaines" , même s’il est toujours bon de rêver un peu "Les villes idéales sont déjà là, ce sont celles que nous habitons ….parce ce qu’elles sont les seules que nous avons à disposition et qu’il faudra bien faire avec". "Efforçons-nous de les rendre plus apaisées, plus agréables, plus préparées et plus vertueuses. Un beau chantier s’ouvre à nous ".

Fourmillant de données bien mises en valeur par de nombreux schémas, un ouvrage très riche, sans langue de bois, qui permet de bien saisir qu’en matière de villes comme dans beaucoup de domaines, il faut sortir de l’idéologie de la croissance et aller vers un état stationnaire. "Les villes n’ont pas vocation à se développer et grandir éternellement, faute de territoire disponible ou sous peine de congestion et d’asphyxie".
Pour paraphraser le titre du livre de Tim Jackson de 2011, il faut que les villes deviennent "prospères sans croissance".