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PRINTEMPS SILENCIEUX

Rachel Carson, 1962, Houghton Miffin, réédité par WildProject en 2020 

 

« Printemps silencieux » commence par une petite « fable pour demain » où, dans une petite ville des Etats Unis, un mal étrange s’installe, les basses-cours sont décimées, les troupeaux dépérissent, les humains sont malades, on n’entend plus les oiseaux, la végétation devient rousse et flétrie, … tout cela à cause d’une poudre blanche qui est tombée du ciel. 

« Je ne connais aucun endroit qui a fait l’expérience de tous les malheurs que je décris. Et pourtant chacun de ces désastres a réellement eu lieu quelque part et de nombreuses communautés bien réelles ont déjà souffert d’un certain nombre d’entre eux ».

L’objet du livre de Rachel Carson est de documenter de manière très précise et très pédagogique l’impact énorme sur les écosystèmes, y compris les humains, de l’épandage massif de pesticides chimiques – la poudre blanche tombée du ciel –  « En dehors du risque d’extermination de l’humanité par une guerre atomique, le problème crucial de notre époque est donc la contamination de notre environnement par des substances d’une incroyable nocivité » …sans que le résultat obtenu en matière de disparition pérenne des insectes visés soit convaincant « mais il faut bien constater que la méthode de contrôle chimique massif n’a qu’un succès limité, et menace en outre d’aggraver la maladie qu’il est censé guérir ».

 

Chapitre après chapitre, la scientifique doublée d’une remarquable vulgarisatrice qu’est Rachel Carson explique ce que sont les pesticides ( « élixirs de mort » ), puis raconte leur impact sur les eaux superficielles et souterraines, sur les sols,  sur le «  manteau vert de la terre »,   indistinctement sur tous les êtres vivants  (« inutiles hécatombes »), sur les oiseaux ( « et nul oiseau ne chante »), sur les poissons ( « Rivières de mort »), sur les humains ( «  le prix humain » « un homme sur quatre » ) …

 

Si l’essentiel de la démonstration est basé sur des faits concrets et avérés issus de plus de 20 ans d’enquêtes et de rapports scientifiques, l’auteur ne s’interdit pas de partager ses réflexions plus personnelles. En voici une sélection des plus percutantes : 

« Sommes-nous donc hypnotisés au point d’accepter le médiocre et le nocif, comme si nous avions perdu la force ou la pénétration nécessaire pour exiger le bon ? » 

« En approuvant un acte capable de causer de telles souffrances à un être vivant, ne sommes-nous pas tous diminués dans notre humanité ? »

« Qui a pris la responsabilité de déclencher ces empoisonnements en chaine, de lancer cette onde mortelle qui progresse en s’élargissant comme les rides créées à la surface d’un étang par la chute d’une pierre ?»

« Dans les circonstances présentes, notre sort n’est guère plus enviable que celui des invités des Borgia »

En conclusion, elle nous encourage à prendre « l’autre route », qu’est la lutte insecticide par les méthodes biologiques. 

Certes le coup de tonnerre qu’a représenté la publication de cet ouvrage en 1962 a éveillé la conscience écologique et a permis l’interdiction du DDT aux Etats Unis. Mais, 60 ans après, on ne peut pas dire que son message ait été complètement entendu, en grande partie en raison de l’action des lobbyistes de l’agrochimie. Alors, il nous faut lire et relire ce message si bien formulé « Le tir de barrage chimique, arme aussi primitive que le gourdin de l’homme des cavernes, s’abat sur la trame de la vie, sur ce tissu si fragile et si délicat en un sens, mais aussi d’une élasticité et d’une résistance si admirables, capable même de renvoyer la balle de la manière la plus inattendue ».

 

Et faire preuve de beaucoup plus d’humilité dans notre comportement car « vouloir contrôler la nature » est une arrogante prétention, née d’une biologie et d’une philosophie qui sont à l’âge de Neandertal, où l’on pouvait croire la nature destinée à satisfaire le bon plaisir de l’homme ».

Si les produits chimiques concernés ont changé par rapport à l’époque de Rachel Carson, son ouvrage est malheureusement toujours terriblement d’actualité ( voir « Et le monde devint silencieux » de Stéphane Foucart) et le style d’écriture en fait une lecture très agréable.