David Duhamel, Éditions Buchet- Chastel 2024
Docteur en économie, professeur à Sciences Po, David Duhamel indique dès le début de l’ouvrage que le titre « un monde sans enfants » est clairement exagéré. Mais il a pour objectif d’alerter sur un changement en cours qui est au rebours de tout ce que l’on a entendu sur l’explosion démographique. On constate ainsi presque partout dans le monde une baisse générale (et très rapide) du nombre d’enfants par femmes. En 2024, pour deux tiers de la population mondiale, le nombre d’enfants par femme ne permet pas le renouvellement des générations « La thèse principale portée ici est que non seulement la fécondité va rester en dessous du seuil de remplacement, et parfois très en dessous, mais que cette tendance va s’accélérer sous l’effet de deux forces l’une sociétale et l’autre technologique« .
L’ouvrage est très pédagogique et écrit sur un ton humoristique « J’ai la certitude que l’apprentissage est renforcé s’il est accompagné de plaisir et de chaleur. À la Montesquieu, j’aime « faire gaiement les choses sérieuses ».
D’abord le constat temporel : le passé avec l’explosion démographique et les transitions démographiques qui ont commencé par les pays riches, le futur avec une courbe de population en forme de « shoot de basket ». « Malgré des différences, toutes les institutions démographiques de rang mondial prédisent que la population mondiale suivra une trajectoire en forme de shoot de basket. La chute est inéluctable mais elle sera inégalement distribuée. Enfin les pays qui connaîtront une baisse importante de leur population subiront une chute vertigineuse du nombre de leurs naissances ».
A ce constat d’une décroissance annoncée de la population s’ajoute une analyse des forces qui ont conduit les femmes à faire moins d’enfants et le constat d’une accélération de la transition démographique « Le changement démographique au 21e siècle s’avère plus rapide que le changement économique. Ce qui a pris du temps dans les pays européens se déroule 3, 4 fois plus vite dans les pays émergents« .
La deuxième partie nous fait voyager dans le monde pour observer ce qui se passe dans les différents pays et régions en matière démographique. On passe ainsi du Japon, premier pays à être entré en seconde transition démographique, à la Corée, où le nombre de naissances a diminué de 50% depuis l’an 2000, la Chine qui « sera vieille avant d’être riche« , l’Europe « qui se distingue par une grande diversité de trajectoires », la France, qui a été « la championne de la natalité dans le monde riche« , mais qui depuis 2020 est rentré dans le rang, le monde anglo-saxon qui est en meilleure santé démographique que l’Europe ou l’Asie riche, l’Afrique qui est « jeune et féconde » et le cas curieux d’Israël qui « avec 3 enfants par femme est le seul pays riche à avoir une fécondité élevée« .
Il n’en reste pas moins que le changement démographique et massif et rapide. « L‘entrée dans un monde sans enfant bouleverse nos sociétés et provoque des inquiétudes compréhensibles et nécessaires. Ce qui l’est moins c’est l’exploitation de ces craintes à des fins politiques… ». Dans la troisième partie, l’auteur « tente de déconstruire ces manipulations et identifie 5 peurs inégales en dignité de la plus importante à la plus risible ».
Il y a bien sur la peur du climat. Comme d’autres – voir « Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ? » d’Emmanuel Pont – l’auteur « considère que la peur climatique se trompe d’objet lorsqu’elle pèse sur la décision d’avoir un enfant.
Il y a la peur du vieillissement de la population qui est un fait inéluctable « Il paraît possible de changer notre regard sur la vieillesse et de la voir non pas comme un naufrage mais comme un privilège« .
Il y a bien sur la peur des étrangers, et le sujet de l’immigration qui est devenu « un épouvantail politique efficace », au mépris de toute réalité statistique.
« Historiquement les nations ont toujours été préoccupées de faire assez d’enfants pour avoir assez de soldats« . La peur du déclin démographique dans des « empires » comme la Russie ou la Chine ne va-t-elle pas conduire à des actions militaires rapides avant qu’ils ne rentrent dans des « hivers démographiques» ? se demande l’auteur.
Enfin, et du point de vue de l’auteur, c’est risible, il y a la peur des seniors face à la jeunesse du monde riche. « Ce qui me semble insupportable et malhonnête c’est de stigmatiser les faiblesses d’une jeunesse qui se débat dans un monde plus incertain sinon plus difficile que celui de ses aînés (en tout cas dans les pays riches), sans l’admettre ni reconnaître notre responsabilité dans cette affaire ».
La dernière partie, que l’auteur a appelé « Monica Belluci » – je vous laisse découvrir pourquoi ce titre provocateur – analyse les effets potentiels importants sur la fécondité de changements sociétaux et de changements technologiques. Il y a d’abord le phénomène #MeToo et une guerre des sexes qui se développe « Entre des jeunes hommes parfois masculinistes et en souffrance et des jeunes femmes conscientes des structures patriarcales de la société et, davantage que par le passé, en mesure de les refuser ».Il y a aussi depuis le début du siècle « dans de nombreux pays, une baisse de l’activité sexuelle ». Cette baisse est sans doute liée à la technologie car « La colonisation de nos vies par les smartphones a plongé la jeune génération dans un marasme psychologique et relationnel ». Enfin si les « childless », ceux qui souffrent de ne pas avoir d’enfants sont minoritaires – l’augmentation de l’infertilité « ne pèse pas encore de manière significative » – , par contre les « child free », ceux qui ne veulent pas d’enfants sont en croissance rapide.
Au terme de ce panorama très complet, très pédagogique et humoristique de « L’effondrement mondial et brutal du nombre d’enfants par femme« , l ‘auteur conclut : « Les sociétés qui surmonteront le mieux la crise démographique seront celles qui s’ouvriront sereinement à l’immigration et qui trouveront les moyens de transformer en ressources leurs cohortes de seniors Celles où les femmes seront plus libres et où le coût d’avoir un enfant sera le mieux partagé, celles où le prix de l’éducation, du logement et de la santé seront maîtrisés via un service public tonique et des inégalités contenues ». Difficile de ne pas partager ces pistes de bon sens. Un excellent ouvrage pour aborder le sujet de la démographie.